11.6.10

Analyse 7 (12 juin 2010). Egypte et Turquie : leaders ou pions ?

Paix et Justice au Moyen-Orient

STRASBOURG, le 12 juin 2010

cpjmo@yahoo.fr

Égypte et Turquie: leaders ou

pions?

Pourquoi agiter le chiffon rouge de la « bombe » iranienne qui n’existe pas ?

Bien des questions se posent après l’assaut meurtrier d’Israël, le lundi 31 mai dans les eaux internationales, contre la flottille humanitaire turque. Faut-il rappeler que la Turquie est un membre important de l’OTAN, bénéficiant de la confiance des États-Unis et qu’elle ne s’est pas opposée à l’entrée d’Israël à l’OCDE. Alors, pourquoi l’engagement turc en faveur de la cause palestinienne? Est-il dû au changement du rapport de forces qui se profile au Moyen-Orient et dans le monde?

Toujours est-il que les liens stratégiques de la Turquie avec les États-Unis et Israël n’estompent pas leurs conflits d’intérêts. Pourquoi la Turquie resterait-elle les bras croisés face à l’intrusion d’Israël au Kurdistan irakien- sous influence américaine- , et à son soutien militaire et technique à certains groupes d’insurgés kurdes qui mènent des incursions aux frontières iraniennes et turques?

La question du virage turc, si virage il y a, peut paraître plus pernicieuse. En effet, on peut se demander si le virage de la diplomatie Turque s’est opéré avec l’assentiment des États-Unis? Le changement du rapport de forces en faveur des anticolonialistes placerait l’Iran et la Syrie en tête des puissances régionales au Moyen-Orient. Après avoir échoué lamentablement à imposer l'Égypte comme porte-parole des pays non-alignés, les États-Unis cherchent-t-ils à avancer le «pion turc», afin de créer un contrepoids face à l’Iran? La question mérite d’être posée.

Les deux scénarios- conflit d’intérêts turco- israélien et complicité turco-américaine - ne sont pas contradictoires. Israël, de son côté, défend son pré carré face à la Turquie agissant en faveur de Gaza. L’assassinat de neuf humanitaires turcs par Tsahal témoigne de la grande tension qui règne entre «amis» régionaux des États-Unis.

Personne n’ignore qu’Israël est la grande base militaire américaine au Proche Orient. Chaque année, Israël reçoit trois milliards de dollars d’aide militaire des États-Unis. Ces derniers empêchent par ailleurs l’adoption des résolutions des Nations unies contre Israël, qui enfreint régulièrement le droit international. Depuis sa création, Israël n’a appliqué aucune des résolutions de l’ONU. Outre la Palestine, des territoires syrien et libanais sont occupés par l’armée israélienne qui en pille le sous sol et surtout l’eau et la nappe phréatique. Voici un trait du «caractère civilisateur» de l'État d’Israël : «L'État juif exploite 80% des ressources de la principale nappe phréatique cisjordanienne, n’en concédant que 15% aux Palestiniens (…) la consommation par habitant de Cisjordanie est de 22 m3 par an, contre 120 m3 pour un Israélien.» (Laurent Zecchini- Le Monde du 20/04/2010).

Les États-Unis, ont équipé Israël avec deux cent armes nucléaires. Ils s’opposent au contrôle des installations nucléaires israéliennes par l’Agence Internationale de l'Énergie Atomique (AIEA). Alors, c’est quoi la prolifération? Les États-Unis, eux-mêmes, possèdent 5113 armes nucléaires (Le Monde du 05/05/2010). L’Iran n’en a aucune.

Alors, pourquoi agite-t-on le chiffon rouge de la «bombe iranienne» qui n’existe pas? Même les Russes et les Chinois, deux grandes puissances nucléaires, se sont mises de la partie et s’agacent de l’entêtement de l’Iran à enrichir de l’uranium. Pourtant le TNP (Traité de Non Prolifération), autorise les États à se doter de capacité d’enrichissement d’uranium et de retraitement de combustible nucléaire. La question, est donc ailleurs.

Le problème de l’Occident c’est l’existence d’un Iran indépendant- adversaire de l’Occident- qui mène son propre jeu au Proche et Moyen-Orient. Toutes les puissances de premier plan, grandes ou petites (la Russie, la Chine, la France, l’Inde) acceptent, d’une manière ou d’une autre, le leadership américain.

Tous les scénarios sont bons pour soumettre l’Iran. Le dernier en date c’est la conférence du TNP à New York, dont le document final insiste sur «l’établissement d’un Moyen-Orient libre d’armes nucléaires et de toutes autres armes de destruction massive» (Le Monde du 30-31 mai 2010). Or, Israël est le seul pays du Moyen-Orient détenteur d’armes atomiques. Obama le «pacifique», de son côté, s’est dit «fermement opposé aux efforts pour singulariser Israël» (Le Monde du 30-31 mai 2010).

La conférence du TNP a préparé le terrain aux sanctions contre l’Iran; votées par l’ONU, le 9 juin 2010. En effet, le communiqué final de la conférence, impliquant l'Égypte- promue par la presse occidentale de chef de fil du groupe arabe ainsi que des non-alignés - a pour objectif de désarmer l’opinion publique des pays arabo-musulmans. Celle-ci est très critique vis à vis des gouvernements arabes et de la «communauté internationale», qu’elle accuse de pratiquer deux poids et deux mesures envers Israël, d’une part et l’Iran, d’autre part.

L’opinion des pays arabo-musulman découvrira, une fois de plus, qu’aucun blâme n’atteindra Israël, malgré ses deux cent armes nucléaires, tandis que le blocus sera renforcé contre l’Iran qui n’en a aucune. L’ONU, la «communauté internationale» et leurs obligés arabes continuent à se discréditer aux yeux de l’opinion des pays arabo-musulmans.

Le retournement relatif de la Russie et de la Chine pose question. Il est vrai que les deux puissances asiatiques préfèrent avoir affaire avec un Iran faible et soumis. Ont-elles pris peur de l’importance prise par l’Iran dans les régions musulmanes russes et chinoises? L’avenir nous en dira plus sur les dessous des relations irano-russes et chinoises.

L’avenir des relations Occident-Iran se joue sur le terrain. D’escarmouches en guerres- éclair en Palestine, au Liban, en Irak, en Afghanistan, au Pakistan, voire sur le sol iranien, on s’achemine incontestablement vers l’affaiblissement de l’un des protagonistes, et le vainqueur finira par imposer sa volonté.

Les Israéliens n’ont pas gagné les guerres du Liban et de Gaza et n’osent plus attaquer leurs voisins. Les Américains s’enlisent en Afghanistan, sont en mauvaise posture en Irak, traversent une crise financière et économique, n’osent pas attaquer l’Iran. Par contre, pour calmer certaines guérillas au Moyen-Orient, ils ont besoin de l’Iran. C'est pourquoi, l'Occident continue à dialoguer avec l'Iran.

En Iran même, la division de la classe politique, la contestation du pouvoir militaro-millénariste par le peuple, la répression de l’opposition, la pression croissante sur les femmes, l’inflation à deux chiffres, la gestion chaotique de l’économie et le chômage sont les vrais talons d’Achille du pouvoir islamique.

Il n'empêche que la République islamique reste encore populaire auprès des peuples des pays arabo-musulmans, qui haïssent l'Occident. Pourquoi la République islamique s'arrêterait-elle en si bon chemin dans son bras de fer avec l'Occident?

18.5.10

Analyse 6 (2010). Téhéran, après Kaboul et Bagdad ?

Paix et Justice au Moyen-Orient

STRASBOURG, le 18 mai 2010

cpjmo@yahoo.fr

Téhéran, après Kaboul et Bagdad ?

Au dix-huitième siècle, pour justifier l’envoi de troupes en Inde et le pillage de ses ressources, les Anglais parlaient des bienfaits supposés de conquêtes «civilisatrices» pour les populations assujetties. Le même argument prévalait lors des conquêtes coloniales françaises aux quatre coins du monde, qui devaient assurer matières premières à l’industrie et positions stratégiques pour l’Empire français, transformé, plus tard, en «Union française», dénomination moins agressive.

Force est de constater que la situation n’a pas changé aux vingtième et vingt-et-unième siècles. La reconquête de l’Irak s’est opérée autour d’un mensonge grossier, celui de la fabrication d’«armes de destruction massive» par le régime de Saddam Hussein, transformé en épouvantail. Tandis que la reconquête de l’Afghanistan s’est opérée autour d’un autre mensonge : la transformation du pays en «sanctuaire» du terrorisme.

Dans nos récentes analyses nous avons développé les raisons qui ont conduit l’Occident colonialiste, mené par les États-Unis, à reconquérir l’Irak et l’Afghanistan. Lesdites reconquêtes ne seraient parfaites que si l’Iran retombait, à son tour, dans l’escarcelle des Etats-Unis (Analyse 5 (2010)). Le scénario prévu pour l’Iran est celui de la mise en accusation de son programme nucléaire balbutiant, pourtant respectueux des critères de l’AIEA (l’Agence internationale de l’énergie atomique), critères dictés par l’Occident et la Russie.

Dans la propagande occidentale, remplacez «programme nucléaire» par «armes de destruction massive» et «Saddam Hussein» par «Ahmadinejad» et vous aurez tout compris. Avec cette différence que l’Iran n’est pas l’Irak et l’Occident de 2010 n’est plus celui de 2003, date de l’invasion de l’Irak par des hordes assoiffées de pétrole et de positions stratégiques.

Parlons des «arguments»- lisez mensonges- de l’Occident : la peur que provoque le programme nucléaire de l’Iran dans le monde, en particulier au Moyen-Orient, et l’«isolement» croissant de l’Iran.

En consultant une carte, on voit bien que l’Iran, qui ne dispose que d’uranium faiblement enrichi, est entouré de puissances militaires, détenant des milliers de têtes nucléaires: la Russie, les États-Unis dans ses centaines de bases militaires encerclant l’Iran, le Pakistan, l’Inde, Israël. Ces derniers disposent, chacun, de centaines de têtes nucléaires. Par ailleurs, les États-Unis, la France et Israël ont souvent menacé l’Iran de bombardement nucléaire. Rappelons-nous la phrase de Nicolas Sarkozy : «la bombe iranienne ou le bombardement de l’Iran.» Alors, qui menace qui et qui fait peur à qui ?

Une chose est sûre : la politique iranienne exigeant un Moyen-Orient dépourvu d’armes nucléaires, commence à donner des résultats. Dans Le Monde du 08 mai 2010, Laurent Zecchini écrit que «le gouvernement égyptien a même pris la tête du combat en faveur d’un Proche-Orient débarrassé d’armes nucléaires, qui vise notamment Israël. (…) Déjà en septembre, l’AIEA avait adopté une résolution au titre sans ambiguïté («Capacités nucléaires israéliennes »), enjoignant l'État hébreux de placer ses installations nucléaires, c’est-à-dire notamment son réacteur de Dimona, dans le Néguev, sous sa supervision.» Il est à souligner que le programme nucléaire balbutiant iranien est sous la supervision de l’AIEA. Alors, qui est hors la loi, l’Iran ou Israël, soutenu fermement par les États-Unis, la France, l’Allemagne et l’Angleterre, soi-disant soucieux de la sécurité internationale ?

A leur tour, des médias du type Fox news, organes de propagande colonialiste, diffusent à longueur de journée des mensonges et parlent de l’alignement de la Russie et de la Chine sur les positions américaines. Sans vouloir sous estimer les contradictions qui émaillent les relations sino-iranienne ou russo-iranienne, force est de constater que la Russie et la Chine sont «réticentes à adopter des sanctions plus dures contre l’Iran, alors que, de leur point de vue, l’arsenal d’Israël bénéficie d’une sorte d’impunité de la part de la communauté internationale.» (L. Zecchini- Le Monde du 08 mai 2010).

La presse aux ordres agite souvent le chiffon rouge de l’efficacité des sanctions occidentales pour isoler l’Iran. Qu’en est-il vraiment ?

Dans une analyse très intéressante sur le Moyen-Orient, Laurent Zecchini écrit que «l’isolement international d’Israël dû à l’opprobre que lui a valu le comportement de son armée lors de la guerre de Gaza et à son intransigeance pour faire avancer le processus de paix avec les Palestiniens, est sans précédent.» (Le Monde du 30 avril 2010). On y lit également : «L’isolement régional d’Israël s’est accru (…) Recep Tayyip Erdogan, vient de qualifier Israël de « principale menace pour la paix régionale». La situation n’est pas meilleure pour les États-Unis, engagés dans deux guerres meurtrières contre des pays musulmans.

Quant à la Palestine, personne n’est dupe de la duplicité des positions israélo-américaines. Dix-huit ans après les «négociations directes de paix», Israël propose des «négociations indirectes». De qui se moque-t-on? Conscient de l’échec sans appel des «négociations indirectes», Barack Obama pense déjà à «organiser un sommet international courant septembre» (Le Monde du 04 mai 2010). Après Georges Bush, c’est maintenant au tour de Barack Obama d’avoir Sa conférence sur la Palestine, avant de céder le relais à son successeur !

Ce n’est pas pour rien que les peuples du Moyen-Orient, de l’Asie centrale et de l’Amérique Latine soutiennent la position anti-américaine et anti-israélienne de l’Iran, qui fustige sans ménagement l’arrogance occidentale.

Dans un autre registre, comparant le nombre de délégués participant au sommet sur la sécurité nucléaire aux Etats-Unis et en Iran, Sylvain Cypel, journaliste au Monde, écrit : «Washington a aussi du mal à isoler le régime iranien. Le sommet récemment organisé à Téhéran pour «contrer» celui sur la sécurité nucléaire organisé par M. Obama a réuni 60 pays» (Le Monde du 21 avril 2010) Alors que les États-Unis n’ont réuni que 47 pays.

Face à l’Occident, l’Iran est-il en position de force? La dictature militaro-religieuse des mollahs, affrontant le mécontentement populaire et la fronde de son aile réformatrice, est sur la défensive. Par ailleurs, la bourgeoisie iranienne, désireuse d’exporter de la technologie et des capitaux, souffre de la fermeture des marchés, dominés par les États-Unis. Pour entrer dans le «club des grands», l’Iran est obligé de payer un «droit d’entrée» aux Américains. Les tractations en cours pour envoyer une partie de l’uranium enrichi en Turquie, suffiront-elles pour faire entrer la bourgeoisie iranienne dans le «club»?

30 ans après la victoire de la révolution bourgeoise de 1979, l’Occident n’a pas encore digéré la renaissance d’un Iran indépendant, s’appuyant sur ses propres forces. Pour l’Occident, un Iran «fréquentable» c’est un Iran faible et dépendant, à tout point de vue, de l’Occident. Le bras de fer Occident-Iran devrait donc se poursuivre.