15.3.16

Analyse 3 (2016). Alep, miroir du déclin stratégique de l'Occident. Alep a sauvé Téhéran

Paix et Justice au Moyen-Orient

STRASBOURG, le 15 mars 2016
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           Alep, miroir du déclin stratégique de l'Occident
                                Alep a sauvé Téhéran

La guerre en Syrie mobilise beaucoup d'analystes qui tentent d'informer la population sur les enjeux du conflit. Un extrait de l'analyse de The Guardian Londres, publié dans Le Courrier international du 18 au 24 février 2016, semble tenir la corde.

On y lit, entre autre, qu' "alors qu'Alep est au bord du gouffre, ces événements mettent plus que jamais en lumière le lien entre la tragédie syrienne et le déclin stratégique de l'Europe et de l'Occident en général ".

Autrement dit, l'aviation russe a empêché la bascule définitive de la ville d'Alep dans le camp des "rebelles" anti-Assad, stoppé la "marche triomphante vers l'Est" des troupes djihadistes pro-occidentales, précipitant le "déclin stratégique (…) de l'Occident" qui rêvait d'un monde unipolaire.

Ce qui explique également l'acharnement des combattants sur le terrain, l'engagement d'une soixantaine de pays (majoritairement alliés des Etats-Unis) en Syrie, la création d'une salle d'opération au Sud de la Turquie connue sous l'acronyme "MOM" où siègent des représentants des principaux parrains de la "rébellion" syrienne (Etats-Unis, France, Qatar, Arabie saoudite, Turquie) et qui fournit en armes une soixantaine de brigades de l'ASL (Armée Syrienne Libre), et des alliés djihadistes de l'Occident*, parrainés par l'Arabie saoudite et la Turquie. (Le Monde des 14-15 février 2016).

L'analyse de The Guardian n'explique pas pourquoi la reprise d'Alep (qualifiée de chute d'Alep par la journaliste de The Guardian Londres) par l'armée syrienne signe le "déclin stratégique" de l'Occident ? Seule une vision historique et globale du conflit permet d'expliquer le pourquoi du phénomène.

Nous ne répéterons jamais assez la célèbre phrase de Lord Curzon, vice-roi britannique des Indes de 1899 à 1906, restée d'actualité : " Turkestan, Afghanistan, Trans-caspienne, Perse - pour beaucoup de gens, de tels noms évoquent seulement un mystérieux lointain, le souvenir d'aventures étranges, une tradition romantique désuète. Pour moi, je l'avoue, il s'agit là des pièces d'un échiquier sur lequel se dispute la partie pour la domination du monde." Cette partie, Kipling, à la suite de Curzon, l'appellera The Great Game, le Grand Jeu anglo-russe impérial…(Michael Barry - Le Royaume de l'insolence - Flammarion).

Après la chute de l'empire britannique, "la partie pour la domination du monde" continue à être jouée actuellement par le couple américano-russe, dans la péninsule coréenne, en Ukraine, au Moyen-Orient, en particulier en Syrie !

A l'époque du jeu anglo-russe, l'empire russe poussait vers le sud. Etaient visés l'Asie centrale, l'Afghanistan, l'Inde, le détroit des Dardanelles, le Caucase, la Perse.

Les Britanniques étaient maîtres de l'Inde - composée de l'Inde actuelle, du Pakistan, du Bangladesh et du Myanmar -  "la colonie économique la plus rentable du monde". A l'époque encore, "la Russie entreprend, l'Angleterre conserve". (Michael Barry - Le Royaume de l'insolence - Flammarion)

Depuis la seconde guerre mondiale, la poussée vers l'Est de l'Occident mené par les Etats-Unis a remplacé la poussée vers le nord de l'ancien empire britannique alors que les Soviétiques "poussaient" vers l'Ouest, mettant la main sur la partie Est de Berlin. Depuis la chute de l'empire soviétique, l'Occident entreprend et la Russie résiste. L'Occident se trouve à l'Ouest des frontières naturelles de la Russie et menace d'arracher entièrement l'Ukraine à l'emprise russe.

La résistance russe a commencé en Crimée et les forces pro-russes sont massivement présentes à Donbass à l'Est de l'Ukraine, menacée de partition.

Le Moyen-Orient, en particulier la Syrie, fait partie des zones âprement disputées entre les américano-russes sur l'échiquier mondial. Les sorts de la Corée du Nord, de l'Ukraine, de la Syrie et de l'Iran sont étroitement liés. Pourquoi l'Iran ?  

Parce qu'en cas de conquête de la Syrie, le Liban et le Hezbollah seraient des proies faciles à "avaler" et l'Iran subirait le même sort que l'Irak : embargos à n'en plus finir, agitations aux frontières, tensions confessionnelles et ethniques, naissance et développement de guerre civile, mise en place d'un "gouvernement" iranien reconnu par la "communauté internationale", etc. Un scénario bien rodé.

Les pourparlers autour du nucléaire iranien, commencés en 2011, ne devaient-ils pas faciliter le désarmement de l'Iran ? L'actuelle tension autour des missiles iraniens montre que l'Occident ne désespère pas de mettre un jour la main sur l'Iran qu'il faut d'abord désarmer !

L'activité intense de l'aviation russe en Syrie, en particulier à Alep, a montré la détermination des Russes à imposer les limites de "la poussée vers l'Est" de l'Occident; elle a modifié la donne, en neutralisant complètement les djihadistes bornés, armés jusqu'aux dents par l'Arabie saoudite et la Turquie, "amies intimes des Américains". Les conseillers iraniens et les miliciens du Hezbollah ont fait le reste sur le champ de bataille syrien.

Personne ne parle plus maintenant du départ de Bachar Al-Assad. Le silence règne à Donbass. La Russie retire une grande partie de ses troupes. "On" parle de la fédéralisation de la Syrie, en octroyant une large autonomie à certaines ethnies. L'avenir nous dira ce qu'ont décidé les Américano-russes et ce qu'il adviendra des frontières actuelles.

L'Arabie saoudite en a déjà tiré les conséquences. Elle "révise ses relations avec le Liban", suspend un important programme de soutien militaire à l'armée libanaise, appelle ses ressortissants à quitter le Liban. L'empire industriel des Hariri, l' "ami libanais" des Saoudiens, vacille en Arabie saoudite. Le Liban resterait donc dans le "camp iranien".

N'oublions pas le rôle clé joué par la Corée du Nord qui, par ses missiles et autres armes nucléaires, a réussi à immobiliser une grande partie de l'armée américaine dans l’Océan Pacifique et en Asie du Sud-Est, empêchant les Etats-Unis de déployer massivement leurs contingents au Moyen-Orient.

Si pour l'Occident "Alep est au bord du gouffre", pour l'Iran et la Russie, Alep représente la porte du salut. Nous pouvons même dire qu'Alep a sauvé Téhéran !



* Comme les salafistes  d'Ahrar Al-Cham, Jaïch Al-Fatah (Armée de la conquête), le Front Al Nosra, franchise syrienne d'Al-Qaïda, soutenu financièrement et militairement, selon certaine thèse, par des services de renseignement qataris. (Benjamin Barth - Le Monde des 2-3 août 2015).

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