13.7.18

Analyse 9 (2018) : La guerre des postes-frontières, la militarisation des détroits



  Paix et Justice au Moyen-Orient

                                            STRASBOURG, le 13 juillet 2018

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La guerre des postes-frontières,
la militarisation des détroits

            La guerre des détroits aura-t-elle lieu ?

La guerre sans fin au Moyen-Orient ne connaît pas de répit. L'Irak et la Syrie se trouvent toujours en état de guerre. Des forces occidentales, en particulier américano-françaises(1), sont encore présentes dans ces pays, rêvent à un nouveau traité du type Sykes-Picot, renforcent leurs positions dans des bases militaires, défient les armées irakienne ou syrienne, voire même des miliciens chiites multiethniques. La Turquie n'est pas en reste, son armée, en accord avec l'Iran et la Russie, occupe certains territoires au Nord de la Syrie et de l'Irak. Un vrai capharnaüm !

Le pouvoir syrien, encore chancelant il y a deux ans, a fini - avec le soutien de l'Iran et de la Russie - par venir à bout des djihadistes soutenus (financièrement et militairement) par des puissances militaires occidentales et leurs obligés du Golfe Persique. Il consolide son assise militaire et politique. L'armée syrienne est arrivée début juillet 2018 au Sud de la Syrie, à la frontière jordanienne.



L'intérêt stratégique des postes-frontières

A leur apogée, les djihadistes, conseillés et appuyés par les voisins de la Syrie (la Turquie, la Jordanie), s'étaient rapidement emparés des postes frontières - Cilvegozu à Reyhanli et  Bab al-Hawa entre la Syrie et la Turquie et le terminal de Nassib entre la Syrie et la Jordanie - afin d'asphyxier économiquement le pouvoir syrien.

En effet, l'importance stratégique des postes-frontières est étroitement liée à la viabilité économique d'un pays et à la survie de son régime politique. L'exemple du terminal de Nassib est frappant. «Ce terminal et la zone franche adjacente généraient, avant le déclenchement de la guerre civile, un trafic commercial d'une valeur estimée à 1,5 milliard de dollars par an. Les camions de produits syriens, mais aussi turcs, libanais et européens, en route vers Amman et les monarchies du Golfe, y croisaient d'autres poids lourds, remplis d'exportations égyptiennes, jordaniennes et saoudiennes, à destination de Damas, d'Istanbul et des pays européens.». (Benjamin Barthe - Le Monde des 8-9 juillet 2018). Ces quelques lignes prouvent également la position stratégique de la Syrie comme carrefour des voies de communication commerciale au Proche et Moyen-Orient.

Asphyxier économiquement le pouvoir syrien pour faciliter sa chute a donc conduit les puissances militaires occidentales et leurs obligés locaux (Turcs, Saoudiens et Jordaniens) à encourager les groupes djihadistes à s'emparer, au début de l'insurrection, des postes-frontières.

Ainsi, au Terminal de Nassib, l'Agence centrale américaine (CIA) a parrainé les miliciens du «Front du Sud», leur apportant depuis 2014, son soutien financier et militaire; miliciens qualifiés d' «insurgés», voire de «révolutionnaires» par les médias occidentaux !!!(2)

La reconquête du Terminal Nassib par l'armée syrienne fut facilitée grâce à un marchandage avec les Etats-Unis quand leur ambassade à Amman annonça le désengagement américain dans une note aux commandants du «Front du Sud»: «Vous ne devez pas fonder vos décisions sur l'hypothèse ou sur l'attente d'une intervention militaire américaine».

Asphyxier le Qatar

La guerre des frontières ne se limite pas à la Syrie. Le 5 juin 2017, l'Arabie saoudite, l'Égypte, Bahreïn et les Émirats arabes unis mettent un terme à leurs relations diplomatiques avec le Qatar pourtant membre du «Conseil de coopération des Etats arabes du Golfe» (CCG). Une décision assortie de mesures économiques, comme la fermeture des frontières terrestres et maritimes, l'interdiction de survol et des restrictions sur le déplacement des personnes. La principale raison : le Qatar refuse le leadership saoudien, se rapproche de l'Iran avec qui il partage l'énorme gisement gazier de South Pars offshore (appelé également North Dome ou North Field) dans le Golfe Persique.

L'intérêt stratégique des détroits

a - Militarisation du détroit d'Ormuz

Si les postes-frontières peuvent agir comme des goulots d'étranglement des pays, les détroits agissent comme ceux du commerce mondial. Les détroits les plus stratégiques au Proche et Moyen-Orient sont les détroits d'Ormuz dans le Golfe Persique, le détroit de Bab el-Mandeb qui sépare les continents africain et asiatique au Sud-ouest du Yémen. Par lesdits détroits transitent chaque année des milliers de navires chargés de marchandises ainsi que des méthaniers, assurant l'énergie indispensable à l'économie mondiale.

Depuis plus de deux siècles, d'abord la Grande Bretagne, puis les Etats-Unis épaulés par les mini puissances maritimes européennes, sont maîtres des océans et des détroits stratégiques du globe, depuis le détroit de Malacca en Asie du Sud-Est jusqu'à Gibraltar, détroit qui sépare les continents africain et européen.

Il est à souligner que les détroits sont surveillés par des bases militaires. Les Etats-Unis ont installé à Bahreïn le quartier général de leur 5ème flotte, «reconstituée» le 1er juillet 1995. Le quartier général (NSA Bahreïn) se trouve à Manama. La Ve flotte opère sous l'autorité du CENTCOM.

En avril 2018 le Royaume-Uni a ouvert une base militaire à Bahreïn, ce qui constitue la première implantation permanente de ses forces armées au Moyen-Orient en près d’un demi-siècle.

La France a aussi Sa base militaire dans le Golfe Persique. Il s'agit d'un ensemble de trois bases militaires situées aux Émirats arabes unis.

La Turquie a déployé des forces terrestres dans la caserne de Tariq bin Ziyad au Qatar, dans le cadre de l’accord signé entre Ankara et Doha le 19 décembre 2014. Le Qatar prend en charge tous les frais de construction de cette base.
N'importe quels arguments sont avancés pour justifier la militarisation des détroits. Par exemple, un parlementaire turc affirme que la création d’une base militaire turque au Qatar n’a qu'une seule motivation : défendre le Qatar face à l’Iran !!! Alors que pour empêcher l'asphyxie du Qatar, l'Iran a mis son espace aérien à la disposition de Qatar Airways et alimente le marché qatari par voie maritime.
b- Militarisation du Bab el-Mandeb
Si la présence militaire turque au Qatar a pour objectif, selon le pouvoir turc, de défendre ce pays face à l'Iran, quels arguments peuvent justifier la présence turque en Somalie, dans la Corne de l'Afrique ?  En effet, le chef d’état-major des forces armées turques, le général Hulusi Akar, s’est rendu, le 30 septembre 2017, sur le sol somalien pour y inaugurer sa plus grande base militaire installée dans un pays tiers.
Estimée à 50 millions de dollars, la base serait destinée, selon les dires de la Turquie et des Somaliens acquis à l'Occident, à la formation des forces somaliennes pour affronter "seuls" à long terme les «terroristes de Shebab».
Il faut souligner que le colonialisme empêche le développement harmonieux des pays de la Corne de l'Afrique qui souffrent de misère et de sous-développement chronique. La résistance des peuples de cette région stratégique crée une situation d'instabilité qui porte des coups mortifères aux intérêts de l'Occident. Il est à noter que la résistance anticolonialiste n'a jamais cessé en Afrique sub-saharienne depuis la «décolonisation» qui a donné naissance à des Etats africains fantoches.
Emiratis dans la Corne de l'Afrique

Engagés au côté de l'Arabie Saoudite dans une guerre sanglante au Yémen contre la minorité houthie, les Emirats (quatrième importateur de matériel militaire, en particulier américain, dans le monde) ont pris possession d’un petit port abandonné, face aux côtes yéménites, à l’extrémité Sud de l’Erythrée.

Il s'agit du port d'Assab, une ancienne base militaire délaissée par l’armée soviétique à la fin de la Guerre froide. Située en plein désert, Assab se trouve au milieu de nulle part, à 500 km au sud de la capitale érythréenne Asmara, idéalement située face à la ville yéménite d’Aden.

Base militaire en Erythrée

Selon le site spécialisé Jane’s 360, cité par le journal Le Monde du 4 juin «cette base émiratie abrite des Mirage 2000, des hélicoptères et des avions de transport pour les blindés émiratis… une base arrière pour la guerre au Yémen. Une partie des combattants, sont également entraînés à Assab», selon un accord signé avec l’Erythrée. Lequel s’accompagne, selon les experts de l’ONU, d’un «transfert de matériel ­militaire vers l’Erythrée et d’une assistance militaire, en violation de l’embargo sur les armes imposé depuis 2009 à ce pays, l’une des pires dictatures au monde.»

Une seconde base militaire des Émirats arabes unis va bientôt s'implanter dans la Corne de l'Afrique. Après l'Érythrée l'an dernier, c'est le Somaliland qui a accepté d'accueillir des troupes émiraties sur son territoire, dans le port de Berbera.
Il est à signaler que les navires de guerre américains, français, allemands et britanniques patrouillent en permanence près de la Corne de l'Afrique.
Récemment, les résistants houthistes yéménites ont réussi à s'installer dans les hauteurs de la montagne qui domine le détroit de Bab el-Mandeb, menaçant les navires de guerre et de marchandise de l'Arabie saoudite, en représailles aux bombardements incessants du Nord du Yémen par les forces de la coalition, soutenues par les puissances militaires occidentales dont la France.
La guerre des détroits aura-t-elle lieu ? A suivre.

Bibliographie :

1)   Selon Nicholas Heras du Center for a New American Security, il existerait à Washington une volonté de consolider «une zone OTAN en Syrie avec, dans le Nord-Ouest, les territoires contrôlés par la Turquie et ses alliés issus de la rébellion, et dans le Nord-Est, les territoires contrôlés par les Etats-Unis et les FDS [à dominante kurde]. Manbij serait la clé de voûte de cette nouvelle zone» (Allan Kaval - Le Monde du 07 juin 2018).
2)   Benjamin Barthe - Le Monde du 27 juin 2018.
3)   Wikipédia.

21.6.18

Analyse 8 (2018). L’administration Trump : des nationalistes (antisystèmes) et des militaristes

   Paix et Justice au Moyen-Orient

                                            STRASBOURG, le 21 juin 2018

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 L’administration Trump : des nationalistes (antisystèmes)
                                   et des militaristes

La Corée du Nord, une menace potentielle; l'Iran, une menace réelle

«l'Amérique d'abord» ou le repli nationaliste 

C'est sur un projet de repli nationaliste que Donald Trump a été élu 45e président des Etats-Unis en 2016. Candidat «antisystème», se prétendant défenseur du «peuple» et des «oubliés», dont les ouvriers des industries délocalisées et des producteurs de produits agricoles tels le soja, ainsi que des «nostalgiques d'une Amérique blanche (…) les citoyens les moins éduqués ou les moins informés» menacés de déclassement ; Donald Trump «attise la haine chez les plus aigris, ment aux plus crédules, exalte les aigreurs et les passions.» (Dominique Simonnet et Nicole Bacharan - Défendons nos valeurs - Le Monde du 20 janvier 2017).

«La haine chez les plus aigris» se traduit par la haine du «système» et par celle des migrants, des Latinos, des Noirs, etc., donc par le développement du racisme aux Etats-Unis qui fracture encore et toujours ce pays connu pour ses pogroms anti «Autre».

Le repli nationaliste c'est se retirer de tous les accords internationaux et multilatéraux basés sur le respect mutuel des intérêts des pays négociateurs. C'est ainsi que, depuis l'accession de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, les Etats Unis bafouent les règles du commerce mondial, mises en place ou soutenues par eux, qui menacent de taxer les exportations d'acier ou d'aluminium produits dans l'Union européenne et au Canada. La sortie des Etats-Unis de l'accord de Paris contre le réchauffement climatique en est un autre exemple.

Le repli nationaliste c'est aussi déclencher, en cette période de la mondialisation accélérée des échanges commerciaux, une guerre commerciale, qui ne dit pas son nom, avec la Chine, premier partenaire commercial des Etats-Unis, en taxant de milliards de dollars les produits importés. La Chine ayant réagi immédiatement, les milieux politiques et commerciaux américains estiment que les «droits de douanes vont affecter les entreprises et les consommateurs de Chine et des Etats-Unis et mettre en danger l'économie des deux pays.» Les fermiers producteurs de soja, «le cœur de l'Amérique pro-Trump», risquent de payer cher la taxe imposée par la Chine sur le soja américain.

Etant donné l'interdépendance croissante des économies américaine et chinoise, les deux pays sont condamnés à s'entendre. Mais, le mal est fait et les Chinois ont projeté leur plan «Made in China 2025» qui vise à assurer l'autonomie technologique de la Chine par rapport aux Etats-Unis.

Le repli nationaliste c'est aussi la mise en place d'une politique de migration drastique, matinée de racisme, de séparation des familles. Il s'agit de placer les enfants des demandeurs d'asile en centre de détention, pendant que leurs parents sont emprisonnés en attendant un jugement. Cette politique rappelle le triste souvenir des politiques racistes de l'Allemagne nazie et de la France pétainiste, pendant la seconde guerre mondiale, envers leur propre population de confession juive. Sous la pression de l'opinion publique mondiale, Trump a dû faire marche arrière.

Le repli nationaliste c'est refuser tout compromis avec ses voisins ou des pays tiers afin d'imposer SON point de vue et imposer SES intérêts nationaux par-dessus tout. Ainsi, les Etats-Unis décident de quitter le Conseil des droits de l'homme de l'ONU, sous prétexte que ladite instance (si imparfaite soit-elle), est partiale envers Israël, un pays qui ne respecte aucune des résolutions des Nations unies, agresse ses voisins et mène une politique de colonisation et d'apartheid envers la population palestinienne.

Politiquement parlé, le repli nationaliste pratiqué par l'administration Donald Trump représente la politique nationaliste-xénophobe de l'aile droite extrême du parti Républicain.

Militaristes américains et traité nucléaire avec l'Iran

Le repli nationaliste de l'administration Trump n'empêche pas le «système» américain dont fait partie le Pentagone (le ministère de la défense) d'œuvrer pour le maintien, voire le renforcement, de l'hégémonie militaire planétaire des Etats-Unis ainsi que le maintien et le développement de leurs bases militaires dans le monde.

C'est sous cet angle que nous pouvons analyser l'hostilité viscérale de l'administration Trump envers le traité nucléaire conclu le 14 juillet 2015 entre l'Iran et les 5 puissances membres du Conseil de sécurité + l'Allemagne.

Pourtant, certains observateurs mettent ce retrait sur le compte du repli nationaliste et du retrait américain de tous ses engagements internationaux (accord de Paris sur le climat, taxation des produits importés de l'Union européenne et de la Chine, etc.).

Le repli nationaliste ne représente qu'un versant de la politique américaine envers l'accord nucléaire avec l'Iran. Combattre le développement de l'influence iranienne au Proche et au Moyen-Orient représente l'autre versant, le plus important, de la politique étrangère américaine envers l'Iran, la puissance montante.

Tout le monde a observé la différence de traitement des Etats-Unis de Trump envers l'Iran et la Corée du Nord. Comme nous l'avons écrit dans l'Analyse 10 du 14 d'octobre 2017 : «Depuis l'émergence de l'Iran en tant que puissance régionale, ce pays est devenu une épine pour la puissance américaine au Moyen-Orient. En effet, l'hégémonie mondiale passe par l'hégémonie sans partage du Moyen-Orient. Une hégémonie qui empêcherait la Russie d'accéder aux «mers chaudes» et qui permettrait à la puissance hégémonique de dominer les principales voies de communication (terrestre, maritime et aérienne) au Moyen-Orient et, facteur vital pour l'économie mondiale, de disposer de toutes les sources d'énergie de la région.

C'est donc l'Iran, plus que la Corée du Nord, qui a porté le coup fatal à l'hégémonie planétaire américaine, en empêchant la victoire occidentale en Syrie, en sabotant le «remodelage» du Moyen-Orient, en facilitant l'accès de la Russie, rivale incontestée des puissances militaires occidentales, aux «mers chaudes».
C'est la raison pour laquelle, «les faucons aux Etats-Unis veulent remettre l'Iran dans sa boite». Oubliant au passage que si l'Iran est sorti de «sa boite», c'est grâce aux erreurs stratégiques américaines et de leurs alliés régionaux (Israël ou l'Arabie saoudite), lors de leurs interventions militaires en Afghanistan, en Irak, au Liban, en Syrie et au Yémen !

L'avenir nous dira à qui profitera le bras de fer actuel entre les Etats-Unis et l'Iran.