17.6.09

Analyse 14 (2009)

Paix et Justice au Moyen-Orient

STRASBOURG, le 17 juin 2009


cpjmo@yahoo.fr


La grande fracture


Comprendre les évènements qui secouent l’Iran


L’élection présidentielle du 12 juin 2009 en Iran a soulevé un immense espoir de changement. Plus de 85% des Iraniens se sont rendus aux urnes, dans le but de démettre Ahmadinejad, intégriste et réactionnaire qui, durant quatre ans, a mené une politique répressive et antidémocratique à l’égard des forces vives de la société.


La victoire des réformateurs, menés par Moussavi, paraissait à portée de mains. Or, la fraude a fait échouer le rêve réformateur et c’est Ahmadinejad qui est sorti victorieux de l’élection. Dès lors, la rue a remplacé les urnes. Pour exprimer leur colère, les Iraniens sont descendus dans les rues par centaines de milliers.


Faut-il souligner que l’actuel mouvement démocratique en Iran n’a rien à voir avec la «révolution de velours» ukrainienne ou géorgienne, fomentée et financée par l’Occident et, en particulier, par les Etats-Unis ? Il s’agit, entre autres, d’un conflit entre différentes fractions du régime pour le partage du pouvoir. Le conflit, latent avant l’élection présidentielle, s’est étalé au grand jour après l’élection. En effet, les intégristes menés par le duo Khamenei-Ahmadinejad se sont senti suffisamment puissants pour fomenter un coup d’état politique afin d’écarter leurs rivaux.


C’était sans compter avec la détermination des autres fractions du régime (représentées par les trois candidats à l’élection) qui ont immédiatement réagi, en soutenant ou en organisant des manifestations populaires, à Téhéran et dans d’autres villes de l’Iran.


Le soutien apporté par le peuple à Moussavi résulte de la convergence des aspirations démocratiques de la population avec celles de l’aile réformatrice du pouvoir. Le peuple et les réformateurs exigent, entre autres, l’annulation de l’élection, l’organisation de nouvelles élections, le respect du vote des citoyens, la liberté d’expression et de la presse, etc.


Lesdites exigences sont de nature démocratique et républicaine. Le soutien apporté par la gauche iranienne au mouvement de protestation et l’aspiration à instaurer un Etat de droit ne signifient nullement le soutien à Moussavi et à ses amis. En effet, si les fractions du régime se mettent d’accord sur un nouveau partage du pouvoir (ce qui n’est pas à exclure) qui conviendrait aux réformateurs, ces derniers n’hésiteront pas à se ranger à nouveau au côté des intégristes pour massacrer la population.


La réaction relativement modérée du régime (sept morts annoncés lundi 15 juin), montre que les intégristes sont sous pression. Les «Gardiens de la révolution», gardes prétoriennes du régime, sont restés dans les casernes et seuls les miliciens et la police antiémeute interviennent. Toujours est-il que les forces de répression sont, autant que le régime lui-même, traversées par des courants divergents et le régime a intérêt à régler ses contentieux «à l’amiable».


Certains n’hésitent pas à opposer les partisans de Moussavi à ceux d’Ahmadinejad. Les premiers seraient issus des quartiers chics de Téhéran et les seconds des quartiers défavorisés. Or, ce qui compte c’est le message politique (libertés démocratiques, Etat de droit) porté par les intellectuels et les autres «couches aisées» de la population, vivant aussi dans les quartiers nord de la capitale. On sait très bien que les déshérités sont souvent manipulés, sont nourris pour soutenir ceux qui les affament et n’ont pas d’autres choix que de s’engager dans les milices et l’armée, en se transformant en agents de répression ou en chair à canon des potentats.


Les manifestations à répétition à Téhéran semblent organisées par l’aile réformatrice. Si les différentes fractions du régime n’arrivent pas à s’entendre, la colère du peuple pourrait mettre le système en danger. Dans une telle situation, le peuple devrait tirer profit de l’entente entre les différentes fractions du pouvoir. Les avancées démocratiques en Iran seront bénéfiques à tous les pays du Moyen-Orient.


Un regard historique porté sur le régime de la République islamique montre que, dès les premiers jours après la victoire de la Révolution, suivis de la proclamation de la République islamique, le clergé voulait imposer une vision monolithique de l’espace politique en Iran. En effet, la diversité dans toute sa dimension était bannie, puisque non conforme à l’islam.


Selon cette logique, la division d’un système politique en majorité et opposition est une notion occidentale. C’est ainsi que Baní Sadr, premier président de la République, fut expulsé comme un corps étranger à l’islam. Khatami, deuxième président réformateur, fut encadré et ses tentatives de réformes avortées. A son tour, Moussavi a été carrément euthanasié dans les urnes.


C’en était trop après trente ans. Faisant bloc derrière Moussavi, tous ces messieurs les dignitaires du régime, même ceux comme Rafsandjani qui prêchait l’unicité du système islamique, s’opposent maintenant au despotisme de leur chef. La rue a fait le reste, transformant Moussavi en leader. Remarquons que Moussavi avait invité les manifestants à rester chez eux lundi 15 et mardi 16 juin. Le peuple ne l’a pas écouté et est descendu dans la rue. Moussavi voulait faire un sit in au mausolée de Khomeiny à l’extérieur de Téhéran. Le peuple a préféré continuer son combat dans Téhéran. Le peuple et certains amis de Moussavi n'en font qu’à leur tête.


Pour la première fois depuis la fondation de la République islamique deux cortèges, représentant le pouvoir intégriste et l’opposition réformatrice, manifestent le même jour et à la même heure, dans les rues de Téhéran. La divergence éclate au grand jour.


C’est la grande fracture. Le clergé et son système politique ne sont plus monolithiques. Dieu a cessé d’être unique! C’est désormais la République qui s’affirme et qui relève la tête car elle n’a plus peur de l’islam. A quand la rupture tant attendue?


Vive la République laïque!

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